Drexciya – Part 1
Essay
April 14, 2015

Nous attaquons ici une petite série de trois posts consacrés à Drexciya, duo archi culte de Detroit qui sévit de 1992 à 2002. L’occasion de décortiquer leur musique, leur univers conceptuel et les différents courants dans lesquels leur travail s’inscrit.

Nous commençons ici avec un survol amoureux de leur discographie !

Drexciya. Par quel bout attraper le mythe que représente ce duo de Detroit encore nimbé de mystère mais pourtant déjà disséqué dans ses moindres recoins ?

Originaire de Detroit, Drexciya fait partie de la 1ère vague de producteurs de la Motor City parmi lesquels on compte entre autres Juan Atkins, Derrick May mais aussi (et surtout ?) à partir de 1989, les fondateurs d’Underground Resistance (UR) : Jeff Mills, Mike Banks et Robert Hood. Le label se dote d’un manifeste qui commence ainsi : « Underground Resistance est le label d’un mouvement. Un mouvement qui veut le changement par la révolution sonore. Nous vous exhortons à rejoindre la Résistance et à nous aider à combattre la médiocrité des programmations sonores et visuelles destinées aux habitants de la Terre ». Manifeste qui, on le voit, reste malheureusement d’actualité 25 ans plus tard. UR fonctionne en autarcie, est totalement indépendant et possède sa propre structure de distribution : Submerge.

UR met en avant sa production musicale et efface totalement l’image des dj et producteurs. On se cache, on donne peu ou pas d’interview, on joue dissimulé sous des cagoules, on ignore les médias. Le catalogue d’UR est très éclectique (vous prendrez le temps de le découvrir si vous ne le connaissez pas) et sera la 1ère demeure de Drexciya.

 

Le duo colle parfaitement à l’orthodoxie imposée par Mad Mike au sein d’UR. Anonymat, retrait total de l’ego et de la représentation, l’épais mystère entourant Drexciya se fond parfaitement dans la légende naissante de Detroit. Seulement, le duo James Stinson/Gerald Donald va plus loin et s’efface pour de vrai derrière sa musique : aucune apparition publique, pas de live, pas de photo, aucune prétention commerciale (Stinson gagne sa croute en étant chauffeur routier, dit méditer et reposer son cerveau en roulant).

Outre le mystère entourant l’identité du duo, Stinson construit un véritable univers de légende autour de Drexciya, planète peuplée de soldats sub-aquatiques, de planètes sous marines, de vaisseaux de science-fiction (nous reviendrons en détail sur cet univers dans un post ultérieur).

Drexciya se démarque pourtant du restant de la scène en se détachant de Detroit comme source d’inspiration. Là où tous les producteurs chantent les louanges de leur ville, le duo réfute la thèse selon laquelle leur musique tirerait son inspiration de l’environnement industriel de la Motor City, ne revendique que l’héritage direct de Kraftwerk et dit ne devoir son œuvre, son art, qu’à sa propre imagination, inspiration, et surtout au « R.E.S.T Principle », fondement de toute la démarche artistique du duo : « Research. Experiment. Science. Technology », le reste n’étant que littérature.

Tout est dit dans ces quatre piliers de la musique de Drexciya plus attaché au groove qu’à une production du son soignée, privilégiant la spontanéité plutôt que la recherche de l’excellence. Les albums et maxis sont enregistrés live, dans la foulée de sessions d’impros suggérant une éruption créative plutôt qu’un processus de production totalement ordonné. Ce son live traverse et habite d’ailleurs la production de Drexciya qui disait vouloir réinjecter de l’âme dans la musique.

La discographie de Drexciya s’étend de 1993 et le 1er maxi sur UR, à 2002 avec « Mice or Cyborg », sur Clone Records. La production du duo sort sur une multitude de labels aussi divers que Underground Resistance, Rephlex, Clone Records, Tresor ou encore Warp. Drexciya se planque également derrière une bardée de pseudos : Abstract Thougt, Transllusion, Lab Rat XL, The Other People Place ou Shifted Phases ayant chacun une identité sonore distincte.

Pendant 6 ans, Drexciya sort une floppée de maxis tous plus affolants les uns que les autres. La musique de Drexciya prend le temps de se déployer petit à petit sans sembler avoir de direction précise. Stinson et Donald nous promènent dans leur univers aux multiples méandres. On passe d’une pure électro très simple (« You don’t know », The Quest, Submerge, 1997) à des breaks assez noise plus surprenants (« Sea Quake», Depp Sea Dweller e.p, UR, 1992 ). On traverse un funk synthétique (« Dead man’s reef », The Quest, Submerge, 1997) pour rejoindre une techno bien carrée ( « Aquatic Data Particles, Molecular Enhancement e.p, Rephlex, 1994). Il est impossible de définir la musique de Drexciya sans la réduire, on va donc éviter de le faire ici.

Ce qui frappe quand on considère l’ensemble de la production du duo c’est l’imagination, la liberté et la grande fantaisie qui habite leur musique. C’est certainement ce que Stinson voulait dire lorsqu’il disait vouloir redonner une âme à la musique : se débarrasser des contraintes, des stéréotypes et laisser parler la poésie des machines sans chercher à faire rentrer le morceau dans un format. La production du duo est totalement protéiforme. Vingt ans après, la spontanéité de la musique de Drexciya est intacte.

Les premiers maxis sont regroupés dans les deux volumes de The Quest (Submerge, 1997). Il faut patienter jusqu’en 1999 pour que Drexciya sorte son 1er album, le somptueux « Neptune’s Lair ».

Les liens entre Detroit et Berlin se sont tissés grâce à Submerge qui distribue nombre de labels de Detroit (Transmat, UR, Metroplex etc…) et Hardwax, magasin de disques culte, berlinois, dédiés aux musiques électroniques, voisin du label Basic Channel (si vous vous demandez à quand remonte le son « minimal » et d’où il vient, écoutez donc les prods de Basic Channel). L’un vend, l’autre achète, la connexion est faite et le son de Detroit arrive en Europe. C’est donc Tresor, un label berlinois qui sort le 1er album de Drexciya.

« Neptune’s Lair » qu’ouvre une intro d’outre tombe hyper flippante et que clôt une ritournelle de manège céleste, est, comme souvent chez Drexciya, un voyage, une ondulation dans un univers pas toujours accueillant mais jamais menaçant. L’album propose ni plus ni moins qu’une redéfinition totale d’un funk solidement adossé à un mur d’électro hip hop, emballé dans des claviers parfois un peu vaporeux, parfois plus narratifs.
En 2002 sortent deux autres albums sous le nom de Drexciya : « Harnessed the storm » également sur Tresor, et enfin « Grava 4 » sur Clone Records.

Le 1er navigue entre techno et électro dans une ambiance plus sournoise que « Neptune’s lair » (« Mission to Ociya Sindor and back »), même si l’on retrouve un arc en ciel de claviers qui viennent encore nuancer des beats plus clairs et plus francs qu’auparavant. « Grava 4 » lui se fait carrément conquérant, offensif et distille une énergie nettement plus sombre (« Powers of the deep »).

A l’intérieur de cette aventure discographique se déploie une série des 7 « storms » (« tempêtes ») soient 7 albums formant un cycle dont Drexciya n’a jamais livré les clés si ce ne sont quelques indices lâchés par Stinson au cours d’un de ses rares interviews. Dans cette série, on retrouve tous les avatars de Drexciya : Abstract Thougt, Transllusion, Lab Rat XL, The Other People Place, Shifted Phases et le merveilleux « Harnessed the Storm » sous le nom de Drexciya qui serait le 1er de la série.

Tous ont été enregistrés en une année (probablement 2000) ce qui donne un aperçu de l’incroyable accès de créativité qui pouvait se saisir du duo. Ces 7 disques, sont sortis dans le désordre, sur des labels différents, avec quelques clés données dans les notes de pochette pour comprendre le sens conceptuel du cycle de ces « tempêtes ». Chacun raconte une histoire, l’ensemble est une épopée sans égale, une énigme que l’on accepte ou que l’on cherche à résoudre. Chaque album porte une idée et fonctionne sans les autres.

Ces 7 disques dressent une cartographie de l’univers Drexciyan, sa topographie et le voyage des habitants de sa planète. Ainsi, on passe d’un monde sub-aquatique qui constitue l’essentiel du mythe entourant Drexciya à un espace cosmique et spatial.

Chaque disque de ce cycle mérite bien sûr une chronique à lui seul mais nous avons choisi de nous arrêter (de façon totalement arbitraire !) sur le dernier disque de cette série, l’immense album de Shifted Phases « the Cosmic Memoirs of the Late Great Ruppert J. Rosinthrope » sorti sur Tresor en 2002 (soit la même année que le 2ème album de Transllusion « L.I.F.E » sur Rephlex, Lab Rat XL « Mice or cyborg » et « Grava 4 » sous le nom de Drexciya sur Clone, « Harnessed the storm » sur Tresor et enfin Abstract Thougt sur Kombination Research).

L’album de Shifted Phases est un album inquiet, dénué du côté hyper ludique et quasi enfantin qui peut parfois habiter certains tracks d’albums précédents. La préoccupation du groove est moins évidente que celle d’une certaine forme d’hypnose assez deep, un genre d’aridité qui arriverait à rester lyrique et généreuse.

Ici, sur la planète Shifted Phases, ça plane grave au pays des Druides Célestes (« Dance of the celestial druids » perché tout là-haut là-haut). L’album semble être un voyage halluciné mais serein à la découverte d’un vaste Univers mystérieux mais potentiellement accueillant. Drexciya, civilisation habitée de créatures sur le qui-vive semble trouver un nouveau territoire d’accueil, une Terre Promise ailleurs que dans les profondeurs des océans. Une nouvelle forme de noirceur apparaît le plus souvent guidée par les basses, comme ici avec « Scattering Pulsars », le morceau choisi pour accompagner la lecture de ce modeste article.

L’odyssée vers un monde meilleur dans le Cosmos, le voyage de Drexciya, s’arrête brutalement avec la mort de James Stinson en septembre 2002. Le mystère qui a entouré l’identité du duo a certainement contribué au véritable culte qui entoure encore Drexciya et ses avatars, 13 ans après la fin du périple. Clone, à la sortie de « Mice or Cyborg » de Lab Rat XL brise le mystère avec une note de pochette malheureuse en forme de RIP à la mort de Stinson révélant ainsi l’identité d’une moitié de Drexciya. Si Stinson semble avoir été la tête pensante de Drexciya (du nom du duo, à l’intégralité de l’univers conceptuel), on réalise à l’écoute des projets parallèles de Gerald Donald (Dopplereffekt, Japanese Telecom ou encore Der Zyklus), à quel point son univers sonore s’est intriqué avec celui de Stinson. Une complémentarité unique qui a donné naissance à l’un des projets musicaux les plus intrigants de la fin du XXème siècle.

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