Drexciya – Part 2
Essay
May 21, 2015

Retrouvez la première partie de ce texte ici.

Si une importante partie du mystère entourant Drexciya résidait dans l’identité du duo, l’énigme s’est également nichée au fond du concept même de Drexciya et de son univers visuel. Après avoir observé la musique de Drexciya dans le post précédent, penchons-nous ici sur le concept Drexciya, le socle spirituel voire théorique de cet univers aquatique et de sa déclinaison visuelle.

Drexciya est une planète. Dans tous les sens du terme. Un univers sous-marin très élaboré, doté de paysages, de régions, de soldats, de vaisseaux.

James Stinson dit avoir eu l’idée du projet un matin, au réveil, après une longue période d’incubation, de réflexion. Il s’est réveillé et l’histoire, l’univers dont il voulait parler était là, prêt à être raconté. Le nom « Drexciya » est venu un peu plus tard. Obsédé par l’eau et son pouvoir de transformation, Stinson s’est appuyé sur cette fascination pour créer une musique protéiforme et disait que pour comprendre Drexciya, il fallait garder à l’esprit l’image mentale de Drexciya et de l’eau marchant main dans la main.

Stinson évoque les notions de profondeur, de créatures et de territoires inconnus. Cela résume, dit-il, sa vision de la musique. La façon dont il aime l’approcher dit-il encore, est liée, à l’étincelle de vie que l’eau amène avec elle, à l’infinité de son cycle, sa longévité. Il trouvait fascinant et merveilleux le fait que l’eau ait été là avant l’Homme et serait là après l’Homme.

ci dessus: Les soldats Drexciyans de Neptune’s Lair

La musique, la création de la musique, devait être un flot, littéralement. Ce qui expliquerait ces longues sessions d’improvisations d’où sont nés les morceaux de Drexciya. Si un morceau ne s’inscrit pas dans le flot, il est mis de côté.
Il est saisissant, en considérant l’ensemble de la production musicale de Drexciya de voir, en effet, à quel point « fluidité » est un des mots qui vient le plus rapidement à l’esprit.
Avec l’eau, puis le mot « Drexciya » en tête, Stinson s’embarque dans un concept plus vaste, très élaboré d’une planète sous-marine, peuplée de créatures spéciales.
Ces créatures étaient les descendants des femmes africaines enceintes et balancées par dessus bord des navires esclavagistes qui traversaient l’Atlantique pendant le Middle Passage, la dernière étape du commerce triangulaire esclavagiste. Les bébés, déjà habitués à un univers aquatique dans le ventre de leurs mères auraient survécu dans les profondeurs de l’océan qu’ils auraient peuplé. Une civilisation serait née de ces descendants d’esclaves, et cette civilisation se nomme Drexciya.

De 1441 à 1867, environs 12 millions d’africains ont été embarqués de force sur ces navires et sont tout d’abord emmenés vers le Portugal puis vers les Amériques.
Le Middle Passage spécifiquement, a été le dernier fait de l’esclavage a être étudié tant la brutalité du voyage a rebuté les historiens et chercheurs. Mais c’est aussi le fait dont se sont saisis en premier les mouvements anti-esclavagistes britanniques et américains et ce dès le milieu du XVIIIème siècle.

Source : http://ajmp18.blogspot.fr/2015/03/the-middle-passage.html

Il serait toutefois trop simple de n’expliquer Drexciya que par cette légende et d’en faire une oeuvre exclusivement politique. Stinson et Donald ont toujours dit que ce n’était là qu’un des éléments constituant l’explication de Drexciya. Encore plus important dans leur processus créatif est que la musique nait et le concept est ensuite travaillé autour du morceau, pas l’inverse.
Et puis Drexciya ne se résume pas à ses habitants. Il y a aussi les paysages de Lardossa (« Lardossien funk », The Quest, UR), sur les contreforts des Red Hills (« Red Hills of Lardossa », The Quest, UR), une région de Drexciya, décrite comme paisible, légèrement hors de contrôle, sans activité particulière, un endroit où l’on se ressource; le Dead Man’s Reef (Deep Sea Dweller ep, Shockwave), Positron Island, Vampire Island, la contrée d’Ociya Syndor, ma préférée (« Ociya Syndor », Grava 4 LP, Clone)… bref, une géographique entière qui se décline au fil des morceaux et qui nous donne à regarder cette planète, ses recoins, ses aspérités, ses reliefs, ses créatures (« Sea Snake », The Quest, UR).

Au delà des villes, des paysages et des contrées de Drexciya, l’aspect probablement le plus fascinant de cette planète est la technologie développée par cette civilisation. Dans une interview récente, Gerald Donald revient sur la préoccupation de la technologie dans Drexciya et ses nombreux avatars ainsi que dans ses projets parallèles. La technologie, la science sont omniprésentes tant dans les art works que dans les titres des morceaux (voir notamment « Gesamkunstwerk » le LP de Doppleffekt sorti sur Dataphysix puis International DeejayGigolo en Europe). Il y a l’obsession du laboratoire, de l’Homme réduit à l’objet d’expérimentation mais il y a aussi la croyance profonde de l’avancement social par la maitrise de la technologie. Dans cette interview de début 2015, Donald le revendique clairement comme une position purement politique. La maitrise de la technologie, que ce soit par les afro-américains (auxquels il refuse de s’identifier préférant être un citoyen du Monde) ou par tout autre population opprimée, permettra la libération et l’avancement social de chacun et donc de tous.
A la lumière de cette déclaration, il est intéressant de regarder de plus prêt ce que les Drexciyans ont développé pour survivre dans les profondeurs de l’Atlantique. Des voies de transport (l’Aquabahn), des vaisseaux, le Magnétron (« Intensified Magnetron », The Quest, UR), la faculté de solidifier l’eau (« Hydro Cubes », Molecular Enhancement ep, Rephlex) pour en faire des constructions et le fascinant Polymono Plexusgel (« Neptune’s Lair », Tresor), la substance essentielle à la planète entière. Une énergie venue de la terre, entrant en échange avec Drexciya et générant la Magie Ultime : l’autonomie. La planète se fait vivre elle-même.

Partout dans la musique, les titres, les détails des pochettes, Stinson et Donald ont semé des indices aidant à cartographier Drexciya, et s’en sont énormément amusés. Stinson revendiquait le côté ludique de ce projet qu’il voulait fun et mystérieux. Il voulait réveiller la curiosité des gens, leur sens du jeu, de l’énigme. Ils ont poussé jusqu’à disséminer des patterns dans certains morceaux ressortis 5 ans plus tard dans un autre morceau, éclaté des sleeve notes qui se complètent album après maxis et tout cela dès leur première sortie discographique.
James Stinson avait un Plan. Tout d’abord, Stinson avait pour projet d’écrire un dictionnaire de Drexciya. Dans la même interview il annonce qu’après le fin du cycle des 7 storms (dont nous avons parlé dans le post précédent), la seconde partie de l’aventure Drexciya se concentrerait sur les thèmes de l’esclavage et de l’Afrique et conseillait au public de rester aux aguets. Quelle énorme frustration d’être privés de cette seconde étape de l’exploration de cette civilisation d’esclaves libérés et en sécurité….

Stinson a été très influencé par le livre paru en 1993 « Black Atlantic : Modernity and double consciousness » de Paul Gilroy, professeur à Yale, théoricien du Black Atlantic.
Le Black Atlantic est une entité interculturelle et transnationale, le Black Atlantic est la diaspora africaine dans toute sa dimension politique et culturelle. Gilroy fait du Black Atlantic une véritable contre-culture moderne et balaye les approches classiques de l’héritage de l’esclavage. Sociologue, Gilroy s’est attaché tout au long de son travail (et continue à le faire) à changer la vision de la black music jusqu’ici considérée comme rattachée exclusivement à l’empire américain. Gilroy montre à quel point la musique des différentes diasporas africaines dans le monde a eu un pouvoir fédérateur, a servi de facteur d’intégration, de lien social*. Il décortique le monde post-colonial et la façon dont les musiques populaires africaines se sont déplacées, ont survécu et se sont transformées partout où elles sont arrivées**. Lui aussi dresse une cartographie en essayant de jeter des passerelles entre les traditions populaires et la pensée académique.

James Stinson était fasciné par ce livre et le travail de Gilroy d’une façon générale. Il a seulement décidé de loger sa diaspora sous l’eau, en sécurité, loin des turpitudes de la surface, de son agitation et du risque de servitude. Drexciya est une planète libre où personne n’est asservi. Stinson nous fait écouter sa musique.

Si nous pouvons l’écouter, nous pouvons également là voir, cette planète. C’est Abdullah Qaddim Haqq connu sous le pseudo de « The Ancient » et fondateur du collectif Third Earth Graphics qui est choisi par Stinson pour l’art work de « Neptune’s Lair », 1er LP de Drexciya et manifeste visuel du projet.

Le crew Third Earth Graphics, Haqq est le 2éme en partant de la gauche.

Haqq raconte, dans une interview de 2008 donné au Drexciya Research Lab que Stinson avait une idée très précise de la représentation graphique de la planète et de son univers et qu’ils avaient collaboré à la création des images de vaisseaux et de guerriers Drexciyans. La pochette de « Neptune’s Lair » semble montrer le processus même de l’autonomie de Drexciya, le cycle du Polymono Plexusgel, la matrice de la planète.
Haqq est pour beaucoup dans l’imagerie sci-fi de certains artistes et labels de Detroit. L’image de l’afro-américain comme « alien » (mais souvent aussi comme guerrier) est récurrente. Il n’y a qu’à regarder le catalogue d’Underground Resistance pour le voir, à commencer par la légendaire série « Red Planet » bien sûr et les maxis de « the Martian », la compilation « Interstellar Fugitives » sortie en 98 et regroupant notamment des tracks de Drexciya, Suburban Knight (qu’on a trop souvent tendance à oublier) et…Aztec Mystic bien sûr. Et on ne peut que finir par les « Aquanauts », au sein desquels évoluait le propre frère de Stinson. Souvenons-nous également des inénarrables pochettes de la série de compilations Mix Up qui a mis le feu à nos années 90 (à écouter impérativement le Vol.2 de Jeff Mills et le Vol. 5 de Derrick May) habillées d’une imagerie entre manga et Cosmos 1999.

Drexciya n’est un OVNI que par la complexité et la totalité de son projet mais s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large où il trouve de nombreux camarades.

Formulé pour la première fois en 1993 (la même année que la parution de « Black Atlantic » de Gilroy donc) par Mark Dery dans son article « Black to the future », l’Afro-Futurisme explore les liens entre technologie et musiques noires. De Sun Ra à Kool Keith, une multitude d’artistes n’a cessé d’explorer ces liens et cette cosmologie totalement barrée.

Comme le dit Max Renn dans son excellent article pour La Spirale : « Concept pour futur en devenir, l’afro-futurisme fait le pont entre technologie et racines, musique traditionnelle et musique électronique, histoire de la communauté noire et métaphysique. Là où les afrocentristes prônent un retour à la terre originelle, l’afro-futurisme propose carrément le retour sur Jupiter. »

Cette épopée vers les étoiles mérite un post à elle seule et sera donc le troisième et dernier volet consacré à Drexciya que vous pourrez retrouver dans les prochaines semaines.

Notes de l’auteur :

* A lire aussi son 1er livre sur le reggae comme facteur d’intégration en Angleterre : « There ain’t no black in the Union Jack »

** Sur cet aspect, à retenir à titre d’exemple, son travail pour Honest Jon’s Records avec les 5 volumes de la compilation « London is the place for me » où les aventures du calypso en Angleterre et la façon dont cette musique de Trinidad et d’Afrique de l’Ouest à évolué et s’est implantée.

Retrouvez sur youtube la Playlist Drexciya selectionnée par Aline Cateux

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