Kode 9 aka Steve Goodman, Sonic Warfare, Sound, Affect and the Ecology of Fear
Essay
February 2, 2017

S’il serait aisé de résumer le parcours musical de Kode 9, d’énumérer ses releases et autres collaborations, il n’en n’est rien lorsqu’il s’agit d’explorer la pensée tout en concept de son alter-ego Steve Goodman. Avant de devenir l’un des producteurs-Djs les plus respecté de la scène Bass Music, Kode 9 fut successivement doctorant en philosophie puis enseignant à l’Université de Warwick. Formé au milieu des années 90 au sein de la mystérieuse Cybernetic Research Cultur Unit (”the Ccru”) aux cotés de Kodwo Eshun et Simon Reynolds, celui qui dès 1998 mettait au centre de ses recherches le Sub-bass materialism (ou la rencontre entre le Uk Garage et la Logique de la Sensation de Deleuze) a jonglé jusqu’en 2013 entre la direction d’Hyperdub, ses activités de recherche et l’enseignement académique des Sound Studies.

Etrangement peu connue des amateurs de Dubstep, cette facette de l’artiste sur laquelle nous nous attarderons interpelle d’autant plus que son ouvrage Sonic Warfare paru en 2010 fait aujourd’hui référence.1 Il est même à considérer comme fondateur entant que pour la première fois fut dressée un panorama théorisant les utilisations de la violence acoustique.

Les présupposés fondamentaux de l’ouvrage reposent sur le constat des capacités de coercition physiques et psychologiques offertes par le déploiement du son à des fins stratégiques, tactiques ou commerciales. A l’appui de nombreuses allusions Sci-Fi, de visions dystopiques, de théories critiques, l’oeuvre résulte en une ontologie de la coercition acoustique. Elle explore, analyse et extrapole le phénomène. Sa méthode spéculative mêle psycho-acoustique, physique et sciences sociales. Ce faisant Goodman nous propose ainsi d’envisager le rôle de la logistique sonore déployée de nos jours pour influencer les corps et les comportements.

Si on ne saurait résumer simplement un ouvrage passant à la broyeuse post-marxiste une avalanche de références variées (des bombes acoustiques employées à Gaza pour terroriser les civils aux LRAD déployés comme armes non létales par les polices du monde), on peut esquisser une synthèse illustrative (mais non-exhaustive) de la pensée du badman sur la base de quelques concepts et exemples fondamentaux de sa réflexion :

Sonic Materialism: ”We don’t know yet what a sonic body can do”

Comme l’eut écris en 1977 Jacques Attali2: « Dans sa réalité biologique, le bruit est un moyen de faire mal ». La gravité des effets obtenus est ainsi inversement proportionnelle à la distance entre la cible et l’émetteur, proportionnelle à la durée d’exposition et dépend de l’amplitude en dB ainsi que de la fréquence en Hz du signal. On distingue dès lors les effets auditifs propres aux fréquences moyennes/aiguës des effets extra-auditifs induis par les fréquences graves et ultrasons.

Le seuil de douleur de l’audition se situe autour de 120 dB, à partir de 140dB surviennent pertes d’équilibre, maux de têtes et d’intenses douleurs. Si la rupture des tympans intervient aux alentours de 160 dB, une exposition de courte durée peut dès 135dB provoquer des dommages permanents, se traduisant à long terme par des symptômes d’hyperacousie ou d’acouphènes. Ainsi dans les fréquences audibles, les effets se cantonnent de manière assez basique à des lésions plus ou moins graves de l’appareil auditif, à contrario le spectre de l’inaudible induit un panel de réactions organiques variées.

Relevant longtemps de l’hypothèse, les effets des infrasons sur l’Homme ont fasciné les scientifiques depuis les années 60. Non perceptibles par le tympan, ces ondes dont la fréquence se situe à la périphérie de l’audition peuvent tout de même interagir avec la structure organique. Dans ces fréquences intervient alors la dimension tactile de l’expérience sonore, bien connue des amateurs de sound systems.

Dans les années 90 des études indépendantes affirmèrent qu’entre 110 à 130dB, seulement quelques minutes d’exposition infra-sonique entraineraient nausées, vertiges et autres troubles de la vision; de 140 à 150dB pourraient survenir de sévères traumatismes physiques, dont un risque de dégradation des tissus organiques; arrivé à 170dB, les effets sur l’organisme seraient comparables à ceux d’une explosion.3

Le spectre des ultrasons quant à lui entraine dès 160dB un phénomène de cavitation équivalent à l’effet d’un micro-onde. A cette intensité les particularités physiques du son induisent une résonance des cavités organiques, engendrant irritation des nerfs, dégradation des tissus, déshydratation ou brulures. On ne saurait cependant limiter les effets du son sur l’homme à une simple topologie relevant de la relation puissance/fréquence. Des effets psychologiques encore mal connu des scientifiques sont également observés.

Fear & Dread : Unsound / bad vibration

Notre attention est presque systématiquement retenue lorsqu’un son inconnu ou une détonation surviennent. Pour Joseph Ledoux, c’est la conséquence d’un réflexe quasi-pavlovien, d’une décision pré-cognitive. Chercheur au Centre de Neurosciences sur la Peur et l’Anxiété à l’Université de New York, il a découvert que les plus hautes facultés cognitives de mise en alerte du cortex auditif sont constantes. Autrement dit, elles n’ont pas besoin d’être stimulées pour être en éveille. Ainsi dans n’importe quelle situation, l’activité neuronale réagissant à un stimulus ne sert qu’à déclencher une réaction comportementale déjà choisie au préalable.

L’oreille humaine est réputée n’entendre que de 20Hz à 20KHz, au delà de cette plage d’audibilité se situe ce qu’on nomme désormais Unsound4, ces fréquences qui « modifient la conscience affective d’une manière encore incomprise ».5 Goodman s’en réfère ici au fameux article de Vic Tandy & Tony Lawrence « The Ghost in the Machine », qui proposait une explication audacieuse aux phénomènes d’apparitions et de présences surnaturelles. Considérant que les infrasons de faible intensité mettent les sens en alerte, induisent l’esprit en erreur, l’article pose l’hypothèse d’après laquelle les trouble de la vision et l’anxiété consécutive à une telle exposition peuvent être à l’origine des sensations d’étrangeté ressenties. Il nous apprend ainsi que la plupart des bâtisses considérées comment hantées seraient en réalité parcourues d’ondes infra-soniques (provenant de la rotation d’un ventilateur ou de la résonance du vent dans les corridors). Les infrasons permettent donc en théorie de plonger une masse dans un état d’anxiété latent sans que celle-ci en ait conscience. A l’image des effets psychologiques des fréquences audibles, ils apparaissent ainsi comme générateurs d’affectiles.

En effet, depuis Apocalypse Now, l’usage de la musique comme moyen de coercition psychologique est ancré dans l’imaginaire collectif. La fameuse scène de Coppola dans laquelle le général Kilgore survole un village vietnamien à bord d’un hélicoptère équipé d’enceintes diffusant la Chevauchée des Walkyries à plein volume nous rappelle qu’à la dimension pavlovienne de la perception auditive s’ajoutent une dimension consciente, intellectualisée. La perception d’un son, quel qu’il soit, peut du fait de sa récurrence ou de sa signification être perçue comme les prémices d’un danger ou comme une nuisance, et ainsi grandement influencer le comportement.

Apocalypse Now – Ride of the Valkyries ; « We’ll come in low out of the rising sun and about a mile on, we’ll put on the music »

A ce petit jeu les bataillons Psy. Op. de l’armée américaine sont passés maîtres. Dans le sillage des premières expérimentations sonores de la Ghost Army6 durant la seconde guerre mondiale, le bourbier vietnamien fut le lieux d’une expérience singulière: l’opération Whandering Soul. Après avoir tenté sans succès de diffuser des chansons pro-américaine pour gagner le cœur de la population vietnamienne, la division PsyOp tenta d’exploiter les croyances indigènes à des fins de querre psychologique. Sonic Warfare en fait mention, tout comme l’excellent documentaire d’Arte Song of War, Music as a Weapon, dans lequel le spécialiste des PsyOp Herb Friedman explique:

« Traditionnellement, les vietnamiens croient que s’ils meurent et ne sont pas enterrés chez eux, leur âme ère pour l’éternité. Nous nous en sommes servis en lançant une campagne baptisée ”l’âme errante”. Nous avons fabriqué des cassettes avec de la musique triste et des chants funèbres. En fond sonore on entendait la voix d’un père mort qui disait à sa femme et sa fille qu’il ne reviendrait plus et qu’il errerait pour l’éternité. L’objectif était de démoraliser les soldats dans la jungle.»7

Si l’efficacité de ces méthodes n’apparu que relative, elles furent tout de même re-exploitées à des fins de harcèlement acoustique. En premier lieux durant l’opération Nifty Package menée en 1991 au Panama à fin de déloger Noriega de la Nonciature Apostolique vaticane à l’aide de Heavy Metal8, puis lors de l’assaut de Fallujah en 2003, au cours duquel les Marines ont diffusé du Metal en parcourant les rues pour atteindre et éprouver le moral des poches de résistance insurrectionnelles.

D’une manière plus individualisée, les exemples du son utilisé comme instrument de torture sont édifiants tant ils démontrent sa capacité de violence psychologique. Expérimentées sur les prisonniers politiques de Pinochet ou de la Junte grecque, les méthodes de psycho-acoustic correction furent par la suite appliquées aux pensionnaires des prisons américaines d’Irak et de Guantanamo.9 Pris ensembles, ces postulats théoriques et exemples récents démontrent le potentiel de déstabilisation psychologique induit par l’exploitation du son, mais surtout l’intérêt inquiétant et grandissant des forces de sécurité à cet égard.

Acoustic Weaponery : ear plugs please

De manière empirique on remarque que les instruments qui génèrent des ondes acoustiques ont souvent été détournés de leurs fonctions premières à des fins guerrières. D’abord avec l’exploitation des capacités acoustiques des objets, dont très primitivement les percussions et les trompes de guerre, auquel le mythe biblique de la chute du Mur de Jericho fait directement référence. 10 Les émetteurs sonores issus du développement technologique prendront ensuite le relais des instruments de musique guerrière dès le début du XXème siècle. Développé à des fins civiles par Graham-Bell ou encore Edison, le H-P a rapidement affirmé son utilité politique: « grâce à sa capacité à présenter un contenu unique à une masse, le Haut- parleur a le pouvoir de franchir les frontières physiques et sociales, permettant au son autant qu’à la musique d’être mobilise à des fins politiques ».11

En envisageant les moyens d’amplification comme des armes au sens destructeur du terme, les chercheurs allemands puis américains confèrerons sa singularité au concept d’armement acoustiques. L’irruption du sonic materialism au sein des cercles de réflexion militaire initiera tout un mouvement stratégique et scientifique s’employant à imaginer, concevoir et développer ce que la littérature scientifique et la presse d’alors prenait pour les canons à son et autres vortex soniques du futur.

Partant en premier lieux de l’hypothèse d’après laquelle les infrasons pourraient au-delà d’une certaine puissance tuer, les programmes d’armements des grande puissances ont accordé leur concoure à la mise au point d’armes initialement conçues pour être létales, en vain. De fait, les dispositifs à basses fréquences étaient caractérisés par la difficulté de leur mise en œuvre. Requérant de vastes quantités d’énergie, étant d’une taille inversement proportionnelle à la fréquence désirée, ces dispositifs à infrasons étaient d’une application opérationnelle incertaine du fait de la diffusion concentrique de ces fréquences dans l’espace.12 Les recherches se sont alors concentrées sur le potentiel des fréquences audibles dans le cadre des réfections sur la non létalité initiées conjointement par les départements de la défense et de la justice US suite aux traumatismes du siège de Waco13 et de l’USS Cole.14

Déjà en 1971, le British Royal Military College of Science avait révélé l’existence d’un dispositif Squawk Box, testé durant les émeutes d’Irlande du Nord. Celui-ci aurait été capable d’émettre deux fréquences ultrasons distinctes à une amplitude de 120dB, entrainant nausée et désorientation chez les cibles. Le même moyen ultrasonique aurait été employé par les PsyOps américains au Vietnam sous le nom de Curdler. Confirmée par la revue New Scientist, l’existence du Squawk Box fut pourtant fermement niée par le Ministère de la Défense britannique.

En 1997, peu avant de stopper définitivement le programme gouvernemental de recherche, le Joint Non-Lethal Weapons Program statuait: « la possibilité de dommages à l’audition suffit elle seule à exclure l’usage d’un dispositif d’amplification comme arme non-létale ». Cela n’a pas empêché des entreprises privées de se réapproprier au début des années 2000 les précédents militaires avec pour objectif d’atteindre des records de puissance. Elles enfanteront finalement d’une nouvelle génération de Hauts-Parleurs de combat nommés Long range Acoustic Device (LRAD) :

Explicitement développés pour offrir une capacité rhéostatique non létale, ils exploitent à l’image du Curdler la vulnérabilité du tympan aux fréquences aiguës. Développés à partir d’une technologie d’amplification inédite et ultra-performante, les LRAD peuvent parfois atteindre 160dB. On relève même 180dB pour certains prototypes tels le Hyperspike HS-40 (!).

Ultra HyperSpike HS-40 @ 800 M and 1600 M – attention au volume lors du visionnage

Véritables Cri de Guerre post-modernes, ces technologies prolifèrent sous couvert de ne pas être des armes.15 Malgré tout leurs usages, leurs caractéristiques et la publicité qu’en font les fabricants auprès des armées et polices du monde renvoi à l’exercice bien réel d’une forme de violence aussi inédite que délétère.

Plus modestement on observe également l’apparition et la dissémination progressive de dispositifs de puissance moindre tels que l’Inferno ou le célèbre Mosquito Anti-Social Device. Ce dernier a fait couler beaucoup d’encre depuis sa mise sur le marché en 2005. Partant du postulat incertain d’après lequel seul les moins de 25 ans entendent les fréquences supérieures à 16kHz, l’appareil est utilisé à fin d’éloigner d’un endroit donné les bandes de jeunes. Son innocuité n’ayant pas été avérée, de nombreuses associations ont exprimé leurs doutes à l’égard du produit.

Hyperstition : hyperdub ?

Une dimension mythique, un halo de secret ont longtemps entouré le spectre des effets du son sur l’homme et la matière ainsi que les recherches militaires associées. Perdu entre mythe et réalité, du fait de l’engouement trop pressant des laboratoires indépendants et des journalistes scientifiques, du fait aussi du secret autours des programmes d’armements, il n’est pas simple de faire la part du vrai. D’autant qu’on remarque dans la littérature relative au thème des armes acoustiques la récurrence de certains cas, dont la mention était souvent fondée uniquement au motif d’être référencée dans des ouvrages antérieurs. Deux sont ainsi emblématiques du concept d’Hyperstition, définis par le CCRU, désignant les superstitions capables d’impacter le cour des événements.

Le premier est relatif à un gigantesque canon à son développé dans les années 40, identifié d’après une série de conjectures concordantes au sein de divers récits sur la Seconde Guerre Mondiale. Le canon du physicien autrichien Mario Zyppermayr était une invention destinée à la protection anti-aérienne. Il était conçu pour générer une explosion dont l’onde de choque était exploitée au moyen d’un conduit spécial d’amplification. Le Windkanone dans sa version expérimentale était réputé capable de renverser des structures en bois à 180 mètres de distance.16 Une version grande taille aurait été construite mais aucun document ne précise si elle fût testée au combat.

Le second fait mention d’un chercheur fasciné par les effets des fréquences basses, qui dans les années 60 aurait développé au C.R.N.S de Marseille « un gigantesque orgue à infrasons »17 dont la légende dira qu’il fut en partie secrètement financé par l’armée française et qu’il causa sa mort. Si quelques photos attestent de l’existence passée de ces dispositifs, aucune source officielle n’en fait mention, à l’exception des quelques ouvrages et articles spécialisés.

Bien qu’aucune sources tangibles n’atteste les fondements de ces rumeurs, celles-ci ont acquis le statu de superstitions, qui à force d’être répétées et prise pour argent comptant ont proliféré dans l’imaginaire collectif des analyste et ont de facto acquis une dimension réelle en impulsant l’intérêt et les recherches qui suivront.

The Ecology of Fear / Holosonic futur : the system is a sound system

Le schéma bio-physique de perception du son met en relation un émetteur et un receveur au sein d’un milieu de propagation. Qu’arrive-t-il lorsque les relations entre les entités de cette trinité, du fait d’un développement technique galopant, ne cessent de se complexifier ? Lorsque la sur-stimulation et la saturation de l’environnement acoustique n’est plus la conséquence de stimulations périodiques mais une continuité ?

Se limitant aux bio- et géo-phonies (les sons de la nature, de la flore et de l’activité humaine) la perception auditive de nos ancêtres n’était contrairement à la nôtre pas en état de sur-stimulation constante. C’est tout du moins l’hypothèse avancée grâce au concept d’Ecology of Fear emprunté à l’urbaniste et essayiste américain Mike Davis, qui décrit : « le climat affectif de l’urbanisme catastrophique et de ses systèmes de contrôle ».

Goodman, dans le sillage d’Alain Corbin, développe une théorie politique de l’état de pollution sonore constant généré par le Capitalisme, contrastant avec l’environnement acoustique pré-industrielle, témoin d’une activité humaine modérée et non technicisée. De nos jours, la saturation des ensembles urbains, le développement technologique, la multiplication des sources d’émanation sonores et des indices perceptibles de l’activité humaine en constante croissance dans ces espaces contribuent à plonger en permanence la population dans un état latent de peur et d’effroi favorisant la docilité politique et économique. Pris dans cette perspective l’objet sonore apparaît presque généré par et pour la conservation du système.

Des infrasons issus des machines et véhicules à la rhétorique sécuritaire reprise en cœur par les radios, le panorama de la logistique sonore à l’oeuvre de nos jours nous interpelle sur l’influence comportementale de notre perception auditive. Celle-ci est d’autant plus vulnérable qu’on n’y prête guère attention. Abusé au sein du prisme martial de la non-létalité, l’objet sonore tel que mobilisé de nos jours à des fins de contrôle des foules relève désormais d’un dispositif au service de la biopolitique moderne. Il sert autrement dit l’exploitation des processus biologiques des individus pris comme objet de pouvoir.18 Le son est alors envisagé comme un modificateur d’affect au service du Capital, dont l’utilisation policière contemporaine n’annonce qu’avec un fracas singulier l’arrivée des futurs technologies acoustiques de contrôle social.

Lorsque l’ouvrage cite Minority Report, dans lequel des publicités délivraient des messages personnalisées aux passants, ou les expérimentations du Project Jericho de Gregory Whitehead19, il nous accompagne dans des projections immergeant l’individu au sein d’une dystopie post-1984.

Goodman y dresse les traits d’un d’un futur proche où les annonces auditives personnalisées et les répulsifs sonores seront disséminés dans les villes, où des dispositifs ultrasoniques protègent les frontières d’Etats totalitaires au sein desquels la myriade d’effets psycho-physiques du Unsound serait mobilisée dans la perspective de modifier les espaces accessibles, de normaliser et façonner le comportement des populations à leur insu.20


On pourrait encore noter les mentions faites aux audio-virus, les digressions sur les concepts d’Earworm, d’Afrofuturisme, ou la très fine analyse de la dialectique ami/ennemi qu’entretiennent radios mainstream et pirates, mais ce ne serait pas rendre justice à un ouvrage riche quoi que parfois complexe. Ne serait-ce que grâce à l’impressionnante bibliographie mobilisée, Sonic Warfare a posé des bases fondamentales aux investigations ultérieures, apparaît en ce sens comme une ”jurisprudence” en la matière et mérite sans nul doute d’être lu.

Bien qu’il regorge de contenu théorique, ceux qui ne sont pas familier avec la philosophie structuraliste trouveront leur compte dans la dimension narrative et fictionnelle du texte. Les mélomanes y trouveront un appel a envisager la création autrement. Tous y verrons une mise en garde, un avertissement valable aujourd’hui comme demain.

L’ouvrage nous encourage ainsi à prêter une oreille plus attentive à la Muzak diffusée dans les centres-commerciaux pour mettre le consommateur dans une condition affective propice à l’achat; à rester vigilant quant au développement des technologies d’amplification militaires; mais surtout et en définitive, à surveiller l’exercice moderne, subtile et hygiénisé du Pouvoir techno-politique.

Pour aller plus loin:

GOODMAN Steve, Sonic Warfare. Sound, Affect, and the Ecology of Fear, Cambridge, MIT Press, 2010.

On recommande également le très bon, très documenté et plus accessible ouvrage de Juliette Volcler, paru en langue française : Le son comme arme: les usages policiers et militaires du son, Paris, Editions de la Découverte, 2011.

Ainsi que le documentaire de Tristan Chytroschek Song of War, Music as a Weapon, diffusé sur Arte en 2011.


1. GOODMAN Steve, Sonic Warfare. Sound, Affect, and the Ecology of Fear, Cambridge, MIT Press, 2010.

2. Qui avant de devenir l’économiste le moins hétérodoxe de France a écris quelques belles pages sur l’histoire de la relation du Pouvoir à la création musicale et l’instrumentalisation de cette dernière. La thèse défendue s’y veut ambitieuse : « Si le bruit est toujours violence, la musique est toujours prophétie. En l’écoutant, on peut anticiper le devenir des sociétés. ». Voir : ATTALI Jacques, Bruits, Essai sur l’Economie Politique de la Musique, Paris, PUF, 1977.

3. Il faut cependant noter que ces effets ont semble-t-il souvent été exagérés. Voir : ALTMANN Jürgen , «Acoustic weapons. A prospective assessment: sources, propagation and effects of strong sound», in Science & Global Security, Vol. 9 2001, p. 174. http://scienceandglobalsecurity.org/archive/sgs09altmann.pdf

4. Bien qu’il renvoi principalement aux sons que l’on n’entend pas, le concept se décline aux fréquences audibles et renvoi à ce qui n’a pas encore été entendu.

5. GOODMAN Steve, Sonic Warfare. op.cit. p. 191.

6. Voir : The Ghost Army, https://www.youtube.com/watch?v=JZOHNaVeWgQ

7. Song of War, Music as a Weapon, documentaire de Tristan Chytroschek, diffusé sur Arte en 2011, à 26 minutes. https://www.youtube.com/watch?v=fDr6Wsx85z8

8. Ne pouvant pas mener d’action directe sans contrevenir au droit international et violer le sanctuaire diplomatique, les Navy Seals furent contraint d’encercle le bâtiment de haut-parleurs pour y diffuser du Heavy Metal jour et nuit espérant qu’il se rende; non sans ironie, le titre Panama de Van Hallen fut l’un des plus joué.

9. Celles-ci consistent en des privations de sommeille induite par de la musique à haut volume, diffusée de manière aléatoire ou continue, en la diffusion de messages à caractère offensant ou de musique dissonantes, voir: International Red Cross, REPORT ON THE TREATMENT OF FOURTEEN “HIGH VALUE DETAINEES” IN CIA CUSTOD, Février 2007 http://assets.nybooks.com/media/doc/2010/04/22/icrc-report.pdf.

10. Le principe sera utilisé jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, quand les Maroons jamaïcains feront un usage extensif de l’Abeng, une corne de vache à la « tonalité hideuse et disloquée » à fin d’effrayer les colons Britanniques s’aventurant dans la jungle.

11. CLUETT Seth , « Acoustic Projection and the Politics of Sound » , i n Princeton University Working Papers, Woodrow Wilson School of Public and International Affairs, Center for Arts and Cultural Policy Studies. ; 2010/7 p.16, https://www.princeton.edu/~artspol/workpap/WP41-Cluett.pdf

12. L’usage de ceux-ci aurait directement contrevenus au principe cardinal de distinction en Droit des conflits armés, leur développement dû donc être interrompu.

13. Du 28 février au 19 avril 1993, le blocus de la résidence de la secte « Branch Davidians » de Waco (Texas) s’est soldé par la mort de 82 personnes. L’assaut final et les techniques employées par le FBI ont été maintes fois critiquées.

14. Le 12 octobre 2000 un bâtiment de l’US Navy stationné au Yemen avait été la cible d’une attaque au zodiac piégé.

15. Exportée dans le monde entier, la technologie LRAD n’est contrairement aux armes classiques et conventionnelles sujet à aucunes restrictions.

16. GOODMAN Steve., op.cit., Chap. 3.

17. VOLCLER Juliette, « Le son comme arme », i n Article XI, février 2010, p.4 http://www.article11.info/spip/IMG/pdf/v2_le_son_comme_arme.pdf

18. Néologisme formé par Michel Foucault dans l’optique de conceptualiser la prise en compte par les gouvernants des processus biologiques qui animent les individus, l’hypothèse d’un bio-pouvoir renvoi à la préservation de la vie et l’exploitation de ses processus à des fins de contrôle social et économique. On vise ici à majorer « la force utile des corps individuels ». En tant qu’il préside à la conservation vitale, le déploiement d’arsenaux non-létaux, dont les dispositifs acoustiques LRAD et autres grenades Flash Bang, est une mesure d’ordre biopolitique. Partant de ce présupposé, l’emploi désormais quasi-systématique de technologies non-létales pour réprimer les mouvements sociaux en dissuadant les contestataires sans forcément les priver de leur force de travail en dit long sur la finalité incidente de tels moyens de contrôle. La sauvegarde de la vie à des fins non-pas philanthropes mais utilitaristes apparait alors comme un écran de fumée dont la principal fonction est de réprimer discrètement et proprement pour ne pas attiser ni même éveiller d’appétits révolutionnaires.

19. Voir: https://gregorywhitehead.net/2012/10/21/project-jericho/

20. Avec AUDiNT (pour Audio Intelligence), Goodman et Toby Heis matérialiseront ces visions en un projet artistique multi-format qui sur un fond sonore dissonant nous ouvre les archives d’une Dead Record Office, qui retrace l’histoire de la militarisation du son et envisage son futur. Voir : http://audint.net/

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Comments

Avatar of Le Gouter
Le Gouter

Super article. J'avais vu le docu sur Arte qui est assez édifiant à nombre de points (la guerre) et si je savais que Kode 9 est universitaire, je ne connaissais pas les activités de son comparse.
En tout cas bravo à vous pour élargir le champ des possibles avec votre label.

Avatar of Flore Morfin
Flore Morfin

Merci LeGouter, en effet c'est un sujet vraiment passionnant qui nous concerne beaucoup plus qu'on ne le pense.
Contente que le sujet t'ait plut :)

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